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[Entrevue]
MANNERS OF DYING
Une entrevue avec Jeremy Peter Allen
Comment ce projet a-t-il vu le jour?
J’ai lu «Manners of Dying» pour la première fois en 1998. Ce fut le coup de foudre. J’ai contacté Yann Martel sur le champ, mais il m’a informé qu’une option avait déjà été prise sur l’histoire. À l’époque, ça ne semblait pas possible d’en faire une adaptation, mais Yann et moi sommes restés en contact. En 2001, j’ai terminé un court métrage intitulé Requiem contre un plafond qui a connu un bon succès et qui a remporté plusieurs prix sur le circuit des festivals internationaux. Yann s’est présenté à la première à Montréal. Il m’a appris que l’option sur «Manners of Dying» était échue et que les droits lui étaient revenus, au cas où je serais encore intéressé. Je l’étais, évidemment, et j’ai commencé à écrire le scénario au début de 2002.
Yann Martel a-t-il participé à la scénarisation?
Le scénario est de moi et j’en prends l’entière responsabilité. J’ai dit à Yann que je voulais apporter quelques changements afin de rendre l’histoire plus visuelle et mieux adaptée pour l’écran. L’histoire originale ne contient pas de dialogue, puisque qu’elle est écrite sous forme épistolaire, donc j’ai dû écrire des répliques à tous les personnages. Yann m’a donné carte blanche pour apporter ces changements, mais il m’a dit qu’il aimerait voir les différentes versions du scénario. Dès qu’une nouvelle version était prête, je lui envoyais par courriel et quelques jours plus tard je recevais un long message de retour contenant ses commentaires et ses impressions. Il s’est avéré d’une aide précieuse. Yann a une excellente plume et, même si le scénario n’est pas la forme littéraire dans laquelle il écrit, il a une capacité étonnante à débusquer les faiblesses dans le récit, les motivations des personnages et même dans le dialogue. C’était formidable de pouvoir bénéficier de ses conseils.
Comment aves-vous choisi les comédiens pour les rôles principaux?
Ça va vous surprendre, mais ni Roy Dupuis, ni Serge Houde n’ont été les premiers comédiens que j’ai approchés. Dans le cas de Roy, je savais qu’il serait idéal pour le rôle mais j’étais convaincu qu’on n’aurait pas les moyens de se le payer, vu le budget minuscule dont on disposait (un million CAD). Après quelques sessions de casting infructueux, j’ai mentionné à mon producteur, Yves Fortin, que je cherchais quelqu’un du genre de Roy Dupuis, ce à quoi il a répondu : «Il fallait le dire! Demandons-lui.» Roy a accepté sur lecture du scénario. Plus tard, il m’a dit que c’était la première fois qu’il acceptait un rôle sans rencontrer le réalisateur au préalable.
Je n’ai pas considéré Serge Houde au départ parce qu’il est basé à Vancouver. À cause du budget, on cherchait quelqu’un au Québec pour éviter les frais de voyage. Encore une fois, lors des premières séances de casting, je ne voyais aucun comédien qui me semblait juste pour le personnage de Parlington, alors mon directeur de casting a insisté pour que je jette au moins un coup d’œil à la cassette démo de Serge Houde. Je l’en remercie. J’ai montré la cassette à mon producteur et nous avons conclu sans trop de discussion que le budget devrait être réaménagé pour permettre l’inclusion de Serge dans la distribution. C’était clairement le comédien idéal pour le rôle.
Ce film a été tourné en dix-neuf jours, une période extrêmement courte pour un long métrage. Le tournage en a-t-il été affecté?
J’aurais évidemment aimé avoir plus de jours de tournage, mais le budget ne le permettait pas. En sachant qu’on ne disposait que de dix-neuf jours, on a établi des priorités. Puisque le scénario repose d’abord sur le relation entre les deux personnages principaux, la priorité numéro un devait être le jeu. Malgré l’horaire difficile, j’avais besoin de temps pour travailler avec les comédiens. Le reste de l’équipe l’a bien compris. Je sais que James (Gray), mon directeur photo, aurait aimé plus de temps pour peaufiner ses éclairages, mais il s’en est toujours tenu au temps qui lui était alloué pour ne pas empiéter dans le temps qu’on réservait pour la direction d’acteurs et les répétitions sur le plateau. Idem pour le département artistique qui est toujours sous-financé dans les films à petit budget. Ils ont réussi à créer un univers visuel crédible sans que je n’aie à compromettre le jeu de comédiens. Toute l’équipe a été formidable à ce niveau.
Où ce film a-t-il été tourné?
La quasi totalité du film a été tourné à la maison Gomin, une ancienne prison désaffectée à Québec. On se compte chanceux d’avoir pu y accéder puisqu’il y a des plans pour la transformer très bientôt en un immense funérarium. D’entrée de jeu, on savait qu’il nous fallait une véritable prison puisqu’on n’avait pas les moyens de se lancer dans la construction de décors. Les comédiens auraient démoli ces décors de toute façon. Lors du tournage, ils ont insisté sur la nécessité de frapper les barreaux et de se balancer dans les murs pour vrai, lorsque le scénario l’exigeait. Lors du repérage, on a visité plusieurs des prisons en opération dans la région de Québec. Il y avait souvent des ailes non-utilisées, mais tenter de faire entrer une équipe de tournage aurait vite tourné au cauchemar puisque tout le monde aurait dû passer par plusieurs points de sécurité. On n’avait pas de temps à perdre, donc on a opté pour la maison Gomin. Le département artistique a quand même dû travailler un bon coup. Ils ont repeint deux étages en entier, coupé quelques trous à travers des murs de ciment et soudé des sections supplémentaires de barreaux à ce qui existait déjà. On avait accès à toutes la totalité de la prison. Chaque comédien avait même sa cellule personnalisée dans laquelle il pouvait se retirer entre les prises.
D’où vient l’inspiration pour la musique du film?
Mon idée de départ était que la musique suive les états émotionnels de Kevin Barlow, ce personnage qu’on a enfermé en attendant son exécution. Alors que je montais le film, je me suis mis à écouter différentes musiques inspirées par la mort. Je ne parle pas seulement du morbide ou du gothique, mais aussi du classique, du mystique, du religieux, du jazz de la Nouvelle-Orléans qu’on entend aux funérailles, de chants nouvel-âgeux inspirés d’expériences comateuses, de tout ce que je pouvais trouver qui touchait de près ou de loin au thème de la mort, finalement. J’ai fait un premier tri et j’ai apposé certaines pièces sur le montage image. Je l’ai ensuite montré à Éric Pfalzgraf, le compositeur des musiques du film. Éric m’a indiqué qu’il y avait une dominance de voix humaines et de chants dans la musique que j’avais sélectionnée. Il était d’avis que ça se mariait bien aux images. Le problème était encore une fois d’ordre budgétaire. Je demandais de véritables musiciens et chanteurs, mais le budget ne permettait qu’une bande sonore faite au synthétiseur. Éric a demandé à y réfléchir pendant quelques jours. Quand il m’a rappelé, il m’a dit : «C’est risqué, mais je veux l’essayer». C’était effectivement très risqué. Je le constate maintenant. Nous avons fait venir plusieurs groupes de chanteurs et de musiciens de différentes ethnies et cultures musicales au studio, en sachant qu’on devait arrivait à un résultat en très peu de sessions, puisqu’il n’y aurait pas d’argent pour les ramener si on ratait notre coup. Je pense qu’Éric a réussi le coup. Tout ce que vous entendez comme musique -- la chorale d’inspiration polynésienne, le gospel, le chant voodoo, le jazz funéraire -- tout a été enregistré «live» dans le studio chez Éric, avec seulement quelques ajouts mineurs au synthétiseur.
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